vendredi 20 avril 2012

L’ami kurde


Ça y est, tout comme un frontiste qui se respecte a forcément un ami noir (ou par défaut arabe, même si c’est moins bien), j’ai maintenant trouvé sa déclinaison locale : un ami kurde pour me servir de couverture et me sentir autorisée à débiter tous les clichés les plus gros sur ce pays et ces habitants. Grâce à lui, je pourrai désormais dire que non, les bonnes grosses généralités que je sors de mon chapeau sur le chauffard ou la poule kurde ne sont pas des préjugés ; je sais de quoi je parle, merde : c’est Ahmad, mon ami kurde, qui m’a dit que les kurdes conduisaient tellement mal qu’il fallait pour conduire à Dohuk avoir au moins quatre yeux. Si lui même concède ça, je peux bien continuer dans la même veine en disant que je remercie tous les soirs le Seigneur de m’avoir fait survivre à une autre journée sur les routes kurdes, tellement les concepts de conduite de base (comme : chacun reste, a priori, de son côté de la route – juste par exemple) semblent étrangers à la plupart des conducteurs locaux. Il faut dire que quelqu’un m’a dit qu’il n’était pas obligatoire de prendre des leçons de conduite pour passer le permis, ici – ceci expliquerait donc en partie cela… (même si j’ai arrêté de prendre pour argent comptant les propos de Hamdi les bons tuyaux, le spécialiste des faux plans, le « kurde fourbe » auquel je peux avoir facilement recours pour justifier des clichés sur la fainéantise et la mauvaise foi du kurde, qui a la même approche glandouillo-fonctionnario-rentière du travail qu’un arabe du Golfe).

Mon ami kurde et moi n’avons que l’arabe comme langue commune, qu’aucun de nous deux ne maîtrise complètement – c’est peut-être même moi qui parle le mieux de nous deux, la grammaire n’étant pas vraiment son fort. Qu’importe, nous arrivons quand même à avoir des conversations. Il a décidé de m’apprendre sa langue, alors en général, il me parle en kurde, je lui demande de répéter une ou deux fois, et après il découpe la phrase et la traduit en arabe, puis me fait répéter plusieurs fois la version kurde. Franchement, c’est une super méthodologie d’apprentissage. D’ailleurs c’est un plutôt un bon prof, patient et persévérant : il m’a répété deux semaines de suite la même phrase et sa réponse, jusqu’à ce que j’imprime (mon problème à moi, c’est que je n’arrive pas à imprimer mentalement ce que je n’ai pas vu à l’écrit – c’est pour ça que je songe depuis plusieurs semaines à m’acheter un calepin pour noter les mots kurdes que j’apprends ; mais pour l’instant je n’ai pas encore réussi à franchir le pas et à faire cet investissement ô combien coûteux) : « Pkherâti » (=Ahlan wa sahlan), « Kherendârbit » (Ahlan fik !). Et que les incultes non arabophones se débrouillent avec ça – j’avoue, quelquefois j’aime bien faire du snobisme linguistique. Depuis, les choses s’accélèrent : à chaque sortie j’apprends des nouveaux mots, et si j’en oublie les trois quart, certains commencent à rester : « mâl » (foyer), sabahi (demain), « kourra say » (fils de chien, celui-là je n’ai eu aucun mal à m’en souvenir !).

Le lundi de Pâques, alors que j’étais restée seule au bureau à gratter du papier alors que mes autres collègues étaient invités à déjeuner, mon ami kurde a pris pitié de moi, et il est passé avec sa femme dans l’après-midi pour m’apporter une gamelle d’un plat traditionnel local au nom inconnu – des sortes de Knödel écrasés fourrés à la viande et cuits dans une sauce rouge. Quelques jours plus tard, il m’a invité à manger chez lui, et m’a présenté sa femme et ses deux filles. Et là, je me suis retrouvée au beau milieu d’une scène typique d’ »invitation chez l’arabe » (je suis d’ailleurs désormais heureuse de pouvoir étendre ce cliché au-delà des frontières de l’arabité à l’oriental en général): ils m’ont laissé dans le salon, en me plantant devant un téléfilm en anglais sur la vie de Céline Dion, seule en otage avec les deux gamines (ça tombe bien, vu mon amour des enfants). J’ai eu le temps de faire un état des lieux détaillé : fleurs en plastique et poster géant mettant en scène les deux filles et le fils perdu  (oui, c’est bien glauque, surtout que j’ai mis du temps à comprendre qui était le bébé palot vu que Ahmad avait répondu à la négative à mon interrogation sur une éventuelle progéniture masculine) dans un photomontage fantasmagorique fait de cascades et de jardins plein de papillons, du plus bon goût. Après nous avons mangé du poulet et du riz, et écouté religieusement quand la sosie de Céline s’est mise à chanter la chanson de Titanic (les deux époux ont alors échangé des regards plein de tendresse – le kurde est romantique tendance cucul, en ai-je donc conclu). Et pour finir de sceller notre amitié, il m’a même proposé ce jour-là deux fois d’utiliser sa salle de bain, car j’étais en panne d’eau chaude, et m’a déclaré en me raccompagnant au bureau « ma maison est ta maison, quand tu es toute seule tu viens manger chez moi ».

Outre cet ami, j’ai également étoffé mon portefeuille kurde d’autres spécimens : le « kurde de référence », un stagiaire français du consulat d’origine kurde à qui je n’hésite pas à poser mes questions les plus débiles sur le Kurdistan, sa vie politique et sociale ; le « kurde athée prosélyte », qui a réussi à me choquer en contredisant haut et fort ma collègue –française - qui avait osé lui dire « inshallah » ; le « kurde vendu », adorateur d’Israël ; le « kurde beau », vendeur dans une supérette à côté du bureau qui m’a éblouie par sa beauté – c’est assez rare pour être noté.

3 commentaires:

  1. J'aime beaucoup le "poster géant m’étant en scène les deux filles et le fils perd"... superbe faute...

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  2. Merci oeil de lynx! Du coup j'ai fait la correction mais il restera toujours ton commentaires comme trace... ;-)

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  3. bien je vois que ta vie sociale s’enrichit de nouveaux amis !!! bises à toi ma douce. Tata

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