C’était un vendredi, je squattais
le jardin de ma collègue (et oui, j’ai toujours pas de maison – je l’ai trouvée
mais elle est pas encore prête pour l’emménagement, donc en attendant, pour me
sortir du bureau, le week-end, je squatte chez ma collègue), quand celle-ci
propose une « virée en ville » pour la soirée. Elle avait découvert
en se paumant dans la ville une petite rue super sympa, genre rue des artistes,
avec des statues partout, une sorte de musée, et au bout, un petit café avec
une terrasse vachement sympa. Après deux mois et demi en autarcie, il est temps
de découvrir la nightlife dohukienne ! Nous voilà donc parties, nous les
trois françaises de Dohuk, à la découverte de ce qui nous avait tout l’air
d’être le « bar branché » de la ville. Qui sait, puisque c’est dans
le coin des artistes, avec un peu de chance il y aurait de l’alcool ?!!
Nous partons donc en ville,
toutes pimpantes et excitées à l’idée de potentiellement découvrir un lieu de
« débauche » comme on les aime tant… pour finalement nous retrouver
très exactement dans un lieu de débauche, un vrai, sans les guillemets.
Arrivées au café repéré par ma collègue, on renonce à s’asseoir en terrasse,
les soirées sont encore un peu fraîches ces jours-ci. Un petit doute nous
saisit avant de pénétrer à l’intérieur : ne va-t-on pas encore tomber sur
un de ces endroits exclusivement masculins, où certes personne ne va nous
interdire de nous installer (le privilège de l’étrangère : tu peux
enfreindre tous les codes locaux on ne te dira rien, l’autochtone est trop poli
pour te faire remarquer directement ton outrage à la virilité locale et te
renvoyer chez ta mère), mais où notre arrivée provoquera un froid gêné parmi
l’assistance ? On est rassurées sur ce point dès la porte entrouverte :
une gamine sort en courant du troquet, c’est bon, c’est un lieu family
friendly, alles gut !
On rentre, on s’installe, on
prend un thé et des baklavas, et on commence à regarder autour de nous. Là
j’avoue, mon côté naïf a repris le dessus un moment, et j’ai mis du temps à
saisir la spécificité du lieu. D’abord, on a cru à un bar gay, et je trouvais
l’idée assez géniale. Et puis (et c’est là qu’on voit que des fois je suis
lente à la cogitation), j’ai commencé à me dire que les serveuses avaient un
style vestimentaire particulièrement libéré, mais dans ma tête ça collait avec
l’hypothèse du bar gay, pour faire de ce bar le lieu de toutes les libérations
sociales. Et puis on a remarqué une serveuse au sexe indéterminé, ma première
travestie kurde. Puis on a vu que la clientèle nous observait d’un air gêné,
nous les trois étrangères candides, puis on a observé le bal des
« serveuses », certaines vraiment très jeunes, avec les clients, et
enfin, ça a fait tilt. Et là on a compris le regard d’étonnement plein de
sollicitude des serveuses et du serveur, qui voulait tout simplement dire
« mais qu’est-ce que vous êtes venues faire à vous paumer ici, mes petites
cocottes ? », et on a décidé de plier nos gaules. Impossible
cependant de régler notre addition, les demoiselles nous ont offert le thé et
les baklavas avec un grand sourire plein d’amusement et d’affection pour les
brebis égarées que nous étions.
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