Mardi 15 mai, c’était jour de
fête à Araden, un village chrétien des montagnes kurdes où notre projet a
quelques activités. La vierge serait apparue dans le village à je ne sais trop
qui à je ne sais quelle époque (vous apprécierez mon honnêteté intellectuelle,
à défaut de ma précision historico-théologique), et depuis il y a un pèlerinage
traditionnel le 15 mai pour commémorer l’événement. Le partenaire local de
notre projet est l’évêque du coin, et, après avoir déjà esquivé plus ou moins
adroitement une invitation à une messe pour le 1er mai (en l’honneur
de la fête du travail ?), je ne pouvais pas,
« diplomatiquement » (ça fait très Fatimata de dire ça), éviter
celle-là.
Voilà donc comment je me suis
retrouvée de beau matin à assister à une messe de 2h15 en plein air, parmi les
VIP sur le côté de l’estrade, assise à deux sièges d’un vieux monsieur
enchapeauté qui ressemblait à un mélange de Big dans Sex and the City (en moins
grand) et de Leonard Cohen (mais en plus gros). Plus de deux heures de messe donc,
et en trois langues : araméen, kurde et arabe – au moins c’est exotique !
J’ai bien tenté de suivre au début, mais mes points de repère tant
linguistiques que liturgiques étant quelque peu limités, j’ai peu à peu laissé
mon cerveau partir à la dérive, en observant la foule des fidèles et le magnifique
paysage des montagnes kurdes.
Au bout de la quinzième fois
qu’il a fallu se lever, léger vertige et petite pensée pour mon fameux exploit
de Larrey d’août 2010 (tombage dans les pommes dans l’église en plein milieu
d’une cérémonie de mariage, la faute à l’Ixprim – certainement dans le top 10
de mes exploits alcoolémiques). Heureusement, j’ai bien géré le flottement, et
me félicitais intérieurement de cette opération de relations publiques réussie,
quand vint le moment de l’hostie.
Et là angoisse, panique, tempête
sous mon crâne : entre l’usurpation de religion et le coming-out athée,
quelle est la moins mauvaise option ? Moi qui ai pris l’habitude, au
Moyen-Orient, de faire profil bas sur la question de la religion, me
retranchant par commodité derrière une soi-disant identité chrétienne de jours
de fêtes, je ne me sentais cependant pas prête à pousser la compromission
spirituelle jusqu’à gober le corps du Christ (en plus ça me paraît carrément
haram de faire ça sans y avoir droit). Mais dans une société où l’athéisme
n’est pas une option, l’idée de me foutre à poil en public sur ma
non-chrétienté ne me ravissait pas plus que ça non plus, j’avoue…
Le combat intérieur a bien duré une bonne vingtaine de minutes, avant d’opter pour la paix intérieure : j’ai pas pris l’hostie, et me suis définitivement grillée auprès de mon partenaire local, qui ne m’a pas adressé un regard à l’issue de la messe. Au pire, s’il met un jour le sujet sur le tapis, je pourrai toujours invoquer le joker mamie Paulette, un peu comme à Jérusalem, où j’adaptais l’histoire familiale en fonction du public : pour les Israéliens le côté juif, pour les Palestiniens le côté algérien…
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