mercredi 8 août 2012

La poésie des acronymes

J’étais en train d’écrire un mail boulot tout à l’heure à propos de mon activité anti-déprime favorite, i.e. le suivi budgétaire (et oui, pour une raison inconnue, faire joujou avec des tableaux excels, vérifier des chiffres et modifier des formules, c’est LE truc qui apaise mes crises de stress et qui m’aide à surmonter mes coups de mou – comme quoi chacun son truc…), quand j’ai tout à coup été, une nouvelle fois, frappée de stupeur et totalement saisie par la poésie des acronymes.

Je dis bien « une nouvelle fois », car cette autre bizarrerie mathildienne a déjà été auto-diagnostiquée de longue date. Le vendredi 3 septembre 2004, pour être précise, lors de la réunion de debriefing de Rob Boone, quittant son poste de chef de mission à Pretoria pour venir rejoindre le siège de UNODC. C’était mon troisième jour de stage, mon anglais était encore peu assuré, j’avais juste bouffé des documents pendant les deux premiers jours pour me familiariser avec les dossiers et les méthodes de travail, et tout à coup, je me retrouve à assister à cette réunion, face à un demi-dieu américain à la voix grave et sensuelle (et de l’âge de ma mère, certes, mais bon, QUEL HOMME !), et à laisser mon esprit divaguer rêveusement au fil des acronymes encore anonymes qu’il égraine au fil de son récit. Sûr que c’est toujours plus facile de rêvasser face à l’alter ego onusien de Barack Obama qu’en écoutant le mythique discours à la communauté française de Nicolas Sarkozy au King David (« Carla le sait, je l’aime, Simone ! »… Veil, c’est de Simone Veil qu’il parlait comme ça, oui oui…). Avec une voix comme celle de Rob Boone, SPF, SADC, forcément ça ouvre des horizons bien plus larges qu’un stupide document stratégique de 10 pages (le SPF) ou qu’une banale communauté économique d’Afrique Australe (SADC).
Depuis ce jour-là, il m’arrive fréquemment, au beau milieu d’une réunion, ou d’un mail un peu technique truffé d’acronymes, de mettre mon esprit sur pause, de prendre un peu de distance avec le contenu (parce que, bien entendu, quand on est à fond dans son trip on ne se rend même pas compte de l’absurdité d’une phrase composée de 4 acronymes pour 3 mots normaux…), et de prendre le temps de « contempler » la beauté de ce langage codé qui devient tellement naturel dans le monde du travail, de nos jours.
Aujourd’hui, c’est la phrase suivante qui a déclenché mon 1/4h de divagation acronymo-poétique : « j’ai donc inséré une ligne « perte de change » dans l’onglet FR de l’OdS AAA », suivie quasiment immédiatement de celle-ci « je mets en pj le GL AAD au 31.12.2011 et le GL AAD au 30.06.2012 pour que tu visualises bien ce que j’essaie d’expliquer ». A la réflexion, la seconde phrase est peut-être encore mieux que la première, surtout avec sa conclusion « pour que tu visualises bien ce que j’essaie d’expliquer » (ce qui sous entend que le charabia incompréhensible qui précède est censé être un élément d’explication… ça pourrait être une réplique d’un film genre Un Indien dans la ville, je pense…). Mais que voulez-vous, c’est l’arbitraire du coup de foudre, c’est l’autre, « l’onglet FR de l’OdS AAA » qui m’a touché en premier, et a provoqué un bug dans la matrice.

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