J’ai eu, cette semaine, mon premier blind date. J’ai failli rajouter « dohukien »,
mais à vrai dire c’est inutile : c’était le premier de toute ma vie. Sauf
que c’était un rencard un peu particulier : j’ai eu un blind date avec une
famille kurde. J’avais rencontré il y a quelques semaines un kurde ch'ti en
vacances au bled, et on avait échangé nos numéros de téléphone mais finalement l’occasion
de se revoir ne s’est pas présentée avec son départ. Aucun flirt là-dessous, je
vous rassure : il était en vacances en famille, avec sa femme et ses
enfants, l’idée était justement de rencontrer éventuellement la dite-famille ;
mais j’ai fait mon JL Girardot et n’ai pas décroché la seule fois où le type a tenté
de m’appeler (oui je fais ça très souvent, à Dohuk comme partout ailleurs, il
faut bien la ténacité d’une Lucienne d’Alençon pour réussir à me faire
décrocher mon téléphone – c’est d’ailleurs pour ça que je ne m’étonne pas de ne
toujours pas avoir de vie sociale au bout de quasiment 6 mois). Bref, le ch'ti
est rentré chez les gens du Nord, mais il a filé mon numéro à son cousin, qui
vient de s’installer à Dohuk avec femme et enfants après avoir vécu quasiment
20 ans dans le Pas-de-Calais. Et quand, au bout de deux longues semaines de
Ramadan qui ont accentué ma solitude et mon ennui (je pensais pas que c’était
possible – et ben si), j’ai reçu un coup de fil du dit-cousin pour m’inviter à
manger chez lui, j’ai tout de suite accepté – mon jeûne social n’a que trop
duré.
J’avoue que, en attendant qu’il passe me prendre en voiture pour m’emmener
chez lui, et en repensant aux diverses nouvelles sanglantes venues d’Irak ces
dernières semaines, et en particulier de Mossoul qui est doit être pour Dohuk
ce que Talant est pour Châtillon, j’ai été saisie d’un léger doute :
est-ce vraiment très prudent, habitant seule à Dohuk, de partir en voiture avec
un inconnu sans prévenir personne, lui accordant ma confiance sous le seul
prétexte qu’il est francophone et s’annonce comme le cousin d’un type qu’on a
vu une fois 10mn ? Ne serait-ce pas comme ça qu’on se retrouve avec une
célébrité dont on se serait passée, genre photo affichée sur la mairie de
Châtillon au-dessus d’un compteur glauquissime ? (sympa la vue depuis la
terrasse du Cadran, au moins je suis sûre qu’on penserait à moi à l’heure de l’apéro)
Mais finalement, j’ai choisi l’option Ondine Delavelle (je précise le
nom pour la différencier de l’autre… et oui, je l’avoue, il y a deux Ondine
dans ma vie…) : je me suis fiée à mon instinct et j’y suis allée les yeux
fermés. Et j’ai passé une super soirée, avec une famille adorable (à part le
dernier des gosses, un chieur – le petit dernier quoi) qui m’a accueillie à
bras ouverts et m’a fait miroiter la possibilité d’un début de vie sociale
locale.
Alors certes, cette rencontre est certainement à classer parmi ce que j’appelle
les « amitiés de circonstances », ces amitiés qui tiennent plus au
lieu ou au moment qu’aux affinités, et je ne suis pas certaine que, dans un autre
contexte que Dohuk, j’aurais forcément été super enthousiaste à l’idée de
passer une soirée chez un couple inconnu et leurs quatre rejetons. Mais après
tout, au départ, qu’est-ce que j’avais en commun avec Christophe Tröndle à part
le Cadran ? (certainement pas la moto !) Qu’est-ce que j’avais en
commun avec Pauline Vicard à part l’internat ? Qu’est-ce que j’avais en
commun avec Claire San Filippo à part Saint-Leu-la-Forêt ? Qu’est-ce que j’avais
en commun avec Pierre-Marie Bel à part le boulot ? Et puis il y a eu les
loutrines, « A mort les communistes », « Frédéric Rimoux »
(avec le geste, les bras ouverts, paumes tournées vers le ciel, et le ton
dramatique, bien sûr), « Puisque c’est ça, je rentre à Jérusalem » -
et bien d’autres choses encore.
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