dimanche 29 juillet 2012

Yousef

Mes collègues kurdes sont tous plus fendards les uns que les autres, et chacun mériterait certainement son portrait sur ce blog. Mais j’avoue, dans mon amour infini pour les vieux (papi Bibi, Johnny Koussa, etc.), j’ai une tendresse particulière pour le doyen de l’équipe, Yousef. Attention, ne nous laissons pas induire en erreur par son sourire édenté, Yousef n’est pas si vieux que ça non plus, il n’a « que » 65 ans, et dans d’autres circonstances il aurait pu aller à l’école avec Nathalie Baye, qui n’est pas vraiment l’archétype de la mamie. Il n’entre pas non plus dans ma catégorie adorée des « vieux Arabes dignes » (dans laquelle je range aussi les certains beaux vieux Kurdes – je ne suis vraiment pas sûre que, si des Kurdes tombaient par hasard sur mon blog, ils apprécieraient beaucoup mon assimilation quasi-systématique avec les Arabes…), parce que malgré sa progression déjà honorable dans la pyramide des âges, il a bien souvent le comportement d’un enfant, et me fait régulièrement des crises et des caprices. Si, si, je vous promets.

Yousef, patriarche chrétien, a apporté son honorable contribution à la lutte contre le dépeuplement progressif de la communauté chrétienne d’Irak, en pondant huit enfants : sept filles et un garçon. Une seule des filles est mariée, et émigrée en Australie, les autres enfants errent toute la journée en pyjama comme des fantômes dans la maison de Yousef. Le petit dernier, Fadi, neuf ans, trisomique, est clairement le roi du pétrole, et fait régner sa loi sur la maison. Ce qui est génial avec lui, c’est qu’il n’a aucune pudeur, se moque ouvertement des prêtres, et imite la prière des musulmans (je pense que s’il n’était pas triso il se serait pris une rouste pour moins que ça). Il fait son show devant tout le monde, pendant que les filles, qui doivent avoir entre 15 et 30 ans, trainent entre leur chambre et la cuisine avec un entrain de dépressives chroniques.

Quand Yousef veut faire son coq, il refait le roman de sa vie en radotant sur les fonctions prestigieuses qu’il a exercées par le passé, en se vantant de son professionnalisme, son excellence et sa maîtrise parfaite de l’anglais (oui, ce n’est pas la modestie qui étouffe Yousef, vous l’aurez deviné – mais c’est ce qui le rend touchant).

Sa maîtrise parfaite de l’anglais, parlons en donc. Outre le bonus automatique de 50 points dans mon cœur du fait de son âge, l’une des caractéristiques principales de Yousef est certainement son talent de communication. Quand nous essayons de communiquer en anglais, chaque phrase est une perle, et je me dis bien souvent qu’il faudrait que je note ses citations, pour la postérité. Outre son usage extensif de « will be », pour parler au passé, au présent, comme au futur (« before two days there was strong wind and all apples will be down. After that, if farmer not take apples, all apples will be died” – ça c’était donc du passé), son emploi de “maybe” dans le sens de “sometimes” (“So Yousef, can you tell me why you did not spray these orchards?” “Maybe farmer does not want, maybe trees are good not need for spraying” – en général c’est le degré ultime de détail que je peux obtenir de sa part), il sort parfois quelques perles, dont la valeur va bien au-delà de leur qualité linguistique. Ainsi, il y a deux jours, il me parlait pour la trois cent dix-huitième fois de l’année qu’il a passée en Bulgarie, en 1978, et me disait : « Bulgaria was communist country so church not for praying just for touristry, but after they put another programme for life and now people in Bulgaria back to church ». Face à cet usage quasi poétique de la langue de Shakespeare, il m’est arrivé parfois, quand j’éprouve le besoin trivial d’utiliser la langue à des fins prosaïques de communication professionnelle, de tenter de passer par l’arabe. Enfin, ça c’était au début, quand j’essayais encore. Mais, force a été de constater que ce détour linguistique n’a en rien conduit à sortir notre duo de l’impasse communicationnelle dans laquelle il se trouvait. D’abord ça m’a un peu déprimé de voir que mon niveau d’arabe était si pitoyable que je n’étais même pas capable de me faire comprendre correctement par Yousef. Puis, mes collègues kurdes m’ont rassurée en m’avouant que, eux non plus, la plupart du temps, ne le comprennent pas… je ne sais pas dans quelle mesure ceci est vraiment rassurant, à bien y réfléchir… !

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