mercredi 11 juillet 2012

Tonton du bled

Depuis quelques semaines, il y a à Dohuk comme une atmosphère de retour au bled. Tous mes collègues ont un frère, un cousin ou un oncle d’Amérique dans les parages pour les vacances d’été, et on trouve des plaques d’immatriculations européennes dans le moindre village paumé des montagnes. C’est comme ça que, deux jours après mon arrivée, j’ai croisé dans ma rue un Trafic immatriculé dans le 91, puis je suis tombée quelques jours plus tard chez un culto avec lequel on travaille sur une voiture du Ch’nord : son fils émigré en France était de retour pour un mois au Kurdistan, avec femme et enfant. Depuis, jour après jour, le nombre de plaques européennes en ville ne cesse d’augmenter : des Boches en veux-tu en voilà, des Hollandais, et même des Rosbifs (c’est bizarre, j’ai aucun diminutif débile qui me vient à l’esprit pour les Hollandais… ?).

Et quand mon collègue Junior (c’est son surnom dans ma tête, parce que c’est le petit jeune de l’équipe – mais je lui ai pas dit je voudrais pas qu’il se vexe !), très sympa mais pas très vif et finalement, sous ses goûts de chiottes (body building, Jennifer Lopez et Pitbul…) assez oriental dans sa manière d’être, me parle de son frère guitariste tatoué qui habite en Suède et qui vient d’arriver pour un mois, ça ne manque pas de me laisser rêveuse. J’essaie de m’imaginer ce que ça doit être, pour un rockeur rebelle suédois, de retrouver sa petite famille chrétienne irakienne une fois tous les deux ans, et de se taper la ribambelle des mariages traditionnels avec youyous, dabké et compagnie.

J’ai beau essayer de comparer avec les chocs familiaux que j’ai pu quelquefois avoir, je n’arrive pas à trouver de point de comparaison, mis à part des événements un peu « lointains » tant dans le temps que dans l’arbre généalogique : vagues souvenirs de synagogue pour des mariages de cousins qui paraissaient effectivement assez exotiques au vu de ma culture (a)religieuse – et encore ce dont je me rappelle le plus, au mariage de Virginie et Alain, c’est du sac de cuir blanc à franges de Tata Lydia qui m’avait fasciné durant toute la cérémonie (oui j’avais déjà bon goût à l’époque) ; et un souvenir traumatisé d’un repas de famille dijonnais qui m’avait tétanisé de formalisme coincé (on m’avait fait les yeux ronds parce que j’avais osé m’asseoir à ma place quand on avait annoncé qu’on passait à table, alors que tout le monde attendait religieusement derrière sa chaise le top départ du patriarche…).
Ma famille proche est, quant à elle, tristement, banalement  proche de moi dans son état d’esprit - une bande de je m’en foutistes voyageurs et bons vivants. Heureusement qu’il y a les grand-mères pour mettre un peu de piquant dans tout ça, entre mamie Lisette maintenant en mode « replay », après sa période new age sectaire des années 90, et mamie Paulette qui est touchante dans sa façon de sortir spontanément des propos prodigieusement choquants (« ma chérie, ton quartier il me rappelle l’Algérie – tu veux pas que je te donne des sous pour aller habiter de l’autre côté, plutôt ? »).
A y réfléchir, je suis finalement dans la situation inverse de celle que j’imagine pour le rockeur tatoué. A force de trainer mes basques dans la culture orientale, et même si j’ai moi-même des crises de mini jupe et décolleté dès que je mets un pied en France, il m’arrive souvent, durant mes premiers jours de retour, d’avoir un petit choc culturel  en voyant deux lycéens se peller goulument en pleine rue, ou de susciter un regard interrogateur en laissant échapper un bon vieux « ilhamdulillah » ou « inshallah » au détour d’une phrase…

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