Depuis quelques semaines,
il y a à
Dohuk comme une atmosphère de retour au bled. Tous mes collègues ont un frère,
un cousin ou un oncle d’Amérique dans les parages pour les vacances d’été, et
on trouve des plaques d’immatriculations européennes dans le moindre village
paumé des montagnes. C’est comme ça que, deux jours après mon arrivée, j’ai
croisé dans ma rue un Trafic immatriculé dans le 91, puis je suis tombée
quelques jours plus tard chez un culto avec lequel on travaille sur une voiture
du Ch’nord : son fils émigré en France était de retour pour un mois au
Kurdistan, avec femme et enfant. Depuis, jour après jour, le nombre de plaques
européennes en ville ne cesse d’augmenter : des Boches en veux-tu en
voilà, des Hollandais, et même des Rosbifs (c’est bizarre, j’ai aucun diminutif
débile qui me vient à l’esprit pour les Hollandais… ?).
Et quand mon collègue Junior (c’est son surnom dans ma tête, parce que c’est
le petit jeune de l’équipe – mais je lui ai pas dit je voudrais pas qu’il se
vexe !), très sympa mais pas très vif et finalement, sous ses goûts de
chiottes (body building, Jennifer Lopez et Pitbul…) assez oriental dans sa
manière d’être, me parle de son frère guitariste tatoué qui habite en Suède et
qui vient d’arriver pour un mois, ça ne manque pas de me laisser rêveuse. J’essaie
de m’imaginer ce que ça doit être, pour un rockeur rebelle suédois, de
retrouver sa petite famille chrétienne irakienne une fois tous les deux ans, et
de se taper la ribambelle des mariages traditionnels avec youyous, dabké et
compagnie.
J’ai beau essayer de comparer
avec les chocs familiaux que j’ai pu quelquefois avoir, je n’arrive pas à
trouver de point de comparaison, mis à part des événements un peu « lointains »
tant dans le temps que dans l’arbre généalogique : vagues souvenirs de synagogue
pour des mariages de cousins qui paraissaient effectivement assez exotiques au
vu de ma culture (a)religieuse – et encore ce dont je me rappelle le plus, au
mariage de Virginie et Alain, c’est du sac de cuir blanc à franges de Tata
Lydia qui m’avait fasciné durant toute la cérémonie (oui j’avais déjà bon goût
à l’époque) ; et un souvenir traumatisé d’un repas de famille dijonnais qui
m’avait tétanisé de formalisme coincé (on m’avait fait les yeux ronds parce que
j’avais osé m’asseoir à ma place quand on avait annoncé qu’on passait à table,
alors que tout le monde attendait religieusement derrière sa chaise le top
départ du patriarche…).
Ma famille proche est, quant à
elle, tristement, banalement proche de
moi dans son état d’esprit - une bande de je m’en foutistes voyageurs et bons
vivants. Heureusement qu’il y a les grand-mères pour mettre un peu de piquant
dans tout ça, entre mamie Lisette maintenant en mode « replay »,
après sa période new age sectaire des années 90, et mamie Paulette qui est
touchante dans sa façon de sortir spontanément des propos prodigieusement
choquants (« ma chérie, ton quartier il me rappelle l’Algérie – tu veux
pas que je te donne des sous pour aller habiter de l’autre côté, plutôt ? »).
A y réfléchir, je suis finalement dans la situation inverse de celle que
j’imagine pour le rockeur tatoué. A force de trainer mes basques dans la
culture orientale, et même si j’ai moi-même des crises de mini jupe et décolleté
dès que je mets un pied en France, il m’arrive souvent, durant mes premiers
jours de retour, d’avoir un petit choc culturel en voyant deux lycéens se peller goulument en
pleine rue, ou de susciter un regard interrogateur en laissant échapper un bon
vieux « ilhamdulillah » ou « inshallah » au détour d’une
phrase…
Les krüt krüt?
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