Mes dernières semaines dohukiennes sont définitivement placées
sous le signe de l’eau : premières pluies, coupures d’eau, inondation, et, cerise sur le gâteau, choléra. Ça nous fait un sacré bouquet final, tout ça !
Il y a quelques jours, après une longue période de
sécheresse estivale, on a eu droit, enfin, à l’arrivée de l’automne :
nuages, quelques gouttes de pluie, vertigineuse chute des températures (on n’est
plus qu’à une petite trentaine au plus fort de la journée, mon thermostat interne
est tellement détraqué par un été à 45 degrés que j’ai du ressortir la grosse
couette) et une dernière tempête de sable pour la route. Les nuits sont
fraîches, et je songe à troquer, pour ma dernière semaine, mes sandales contre
des ballerines fermées – bref, c’est le début de la fin.
Comme vous le savez, depuis le 26 septembre, j’ai du dire
adieu à ma chère solitude kurde. Le remplaçant est arrivé, puis papi Didier,
puis Jérôme-l’apiculteur-qui-vous-veut-du-bien, qui ont achevé de bouleverser
ma petite routine bien réglée. Histoire de pimenter encore l’affaire, coupure d’eau
dans la moitié de la maison deux jours après leur arrivée : nous voici
donc à partager une salle de bain à quatre, et à regarder pendant trois jours
le niveau d’eau des réservoirs sans cesse diminuer sans jamais se remplir, sans
parvenir à comprendre d’où vient le problème… C’est quand j’ai dit qu’il allait
falloir songer à ne pas tirer la chasse à chaque pipi pour économiser l’eau que
papi Didier s’est activé pour trouver d’où venait le problème (je savais bien qu’une
telle remarque allait le motiver !). Finalement, après une enquête digne
de Sherlock Holmes, il s’est aperçu que les gamins de quartier, s’étant
introduits un jour dans notre cour pour jouer avec le robinet d’arrosage,
avaient coupé par la même occasion le robinet d’eau courante, ce qui faisait
que nos réserves ne se remplissaient pas lors des tours d’eau (tous les deux ou
trois jours en ce moment). Une fois ce problème résolu, on se croyait sauvés.
Que nenni : vendredi matin, réveil les pieds dans l’eau. L’eau courante
était arrivée dans la nuit, mais l’un des robinets mal fermés de l’étage a fui
et inondé les escaliers, le cagibi, et tout le rez-de-chaussée… ça tombe bien, on
ne savait pas quoi faire de notre vendredi : ça a été le grand ménage d’automne !
Enfin, rien de tel qu’une pointe de tension dramatique
tendance Hussard sur le toit pour achever cet épisode kurde en beauté :
épidémie de choléra. Résultat, il y a des supers petits dessins animés de prévention qui passent sur les chaînes kurdes avec des bonhommes qui vomissent et font caca partout dans la nature et qui contaminent l'eau du robinet. Mon côté scato est, bien évidemment, ravi de cette débauche de conversations pipi-caca.
J'en profite pour faire le point "psy" du jour, sur le thème "mais pourquoi Annie aime-t-elle tant parler des fluides corporels en tous genres?". Ma tendance naturelle, déconcertante pour certains, à m’épancher sur les sujets scatos s'explique par 1/ le traumatisme de mes problèmes de constipation d'enfance, et 2/ le fait d'avoir grandi dans un bistrot (le fameux "I was raised in a bar" viennois). Je me rappelle très bien, petite, les jours de caca (environ une fois par semaine, à l'époque), où, après avoir passé une heure (ou plus) à pousser, la larme à l'oeil, avant de pondre une crotte de souris, je descendais au café pour annoncer avec fierté la bonne nouvelle à mes parents (car chaque crotte était un accomplissement, tellement c'était laborieux - si vous croyez que j'exagère, je peux vous faire une dissert' complète sur mon traumatisme constipatif d'enfance) et, par la même occasion, à toutes personnes présentes au bar à ce moment précis. Grandir dans un bar fausse un peu la notion d'intimité, et la barrière entre les choses qu'on dit en public et celles qu'on est censé garder pour le privé. Quand on veut partager des moments en famille ou discuter, forcément ça se passe au café, vu que c'est là que sont les parents 13heures par jour, 6 jours sur 7. C'est donc bien logiquement que la plupart des moments clefs de mon enfance se sont déroulés ou ont été annoncés au café: le mariage de mes parents (juillet 1997, j'oublie toujours le jour exact mais c'était un jeudi matin à 9h, il pleuvait, on a rouvert le bar vers 10h30 ou 11h en rentrant de la mairie et on a bu un verre au coin du bar pour fêter ça - à l'époque je carburais au jus d'ananas, je précise juste au cas où, je n'avais que 12 ans, quand même!), le cancer de ma vieille, l'admission à Sciences Po, le mariage des uns, la mort des autres... Si jamais je devais un jour tomber enceinte ("Dieu m'en préserve"!), ce serait certainement au coin du comptoir que j'annoncerais la nouvelle, entre deux tournées de kirs (encore un qui démarrerait bien dans la vie...). Frédérique Mièvre et Jean-Louis Girardot apprendraient donc la blagounette (car une telle annonce aurait forcément des allures de blague) en même temps que Christophe Tröndle et Geoffroy Bee (si c'est un mercredi), Michel François (si c'est le matin), ou le Popeye (si c'est pas de bol), ainsi que trois ou quatre autres apéraleurs anonymes. Fin du point psy.
Retour au sujet du jour: le choléra (je rappelle pour ceux qui ont perdu le fil du post, quelque part au milieu de mes tentatives d'explication psychologisante sur mes tendances pipi-caca-popo). A priori pour le moment la plupart des cas de choléra
déclarés sont dans la région de Suleymanieh, du côté de la frontière iranienne.
Mais d’après une amie franco-kurde "les gens de Suleymanieh sont connus
pour être plus ouverts qu’à Dohuk, peut-être qu’on n’est au courant que pour
les cas de Suleymanieh parce que les gens de Dohuk ne disent rien"... je crois qu’il est temps de boucler mes valises !
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